Rizière et biodiversité : ce que la mise en eau réveille

Rizière et biodiversité : ce que la mise en eau réveille

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Artus
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La rizière, zone humide artificielle : ce que la mise en eau déclenche chez les amphibiens, les libellules et les oiseaux, en Camargue et au Japon.

Sommaire

Une rizière est une zone humide artificielle, inondée par l’agriculteur d’avril à septembre. Cette lame d’eau peu profonde reproduit les conditions d’une prairie inondable : les amphibiens y pondent, les libellules y émergent, les oiseaux d’eau y chassent. En Camargue comme au Japon, la parcelle de riz sert de refuge saisonnier à des espèces privées de marais.

Ce que déclenche la mise en eau

Un champ sec devient un plan d’eau en quelques heures. La vanne s’ouvre, l’eau arrive par les canaux, et le sol nu disparaît sous une nappe de huit à dix centimètres. Ce basculement brutal fait toute la valeur écologique de la rizière.

La colonisation démarre aussitôt. Les insectes aquatiques repèrent l’eau libre à distance, et les grenouilles voisines suivent, attirées par une surface calme, tiède, vierge de poissons prédateurs.

Quatre réactions se succèdent dans les jours qui suivent l’ouverture des vannes :

  • Éclosion des œufs de petits crustacés restés en dormance dans la vase sèche
  • Arrivée des insectes pionniers, notonectes, dytiques et gerris en tête
  • Chant des rainettes et des grenouilles vertes, puis dépôt des premières pontes
  • Passage des hérons et des échasses, qui pêchent dans l’eau peu profonde

Pourquoi la parcelle reste submergée

Le riz tolère l’inondation bien mieux que ses concurrentes, sans être une plante strictement aquatique. Ses racines développent des aérenchymes, des canaux internes qui conduisent l’oxygène des feuilles jusqu’aux organes immergés. Cette adaptation lui donne un avantage décisif là où les autres graminées asphyxient.

La lame d’eau joue donc le rôle d’un désherbant naturel. Elle prive de lumière et d’oxygène les adventices terrestres, tout en amortissant les écarts de température du printemps méditerranéen. Une rizière en eau reste plus fraîche le jour et plus douce la nuit qu’un sol nu.

Six mois d’eau, d’avril à septembre

Le calendrier est serré. Le Parc naturel régional de Camargue situe la mise en eau et les semis à partir du 20 avril, avec une germination sous huit à dix centimètres d’eau en quatre à cinq jours. La récolte tombe entre septembre et octobre, après un assèchement complet destiné à porter les machines.

Entre les deux, l’agriculteur alterne remises en eau et assecs courts selon la météo et l’état du peuplement. Chaque hectare reçoit en moyenne 25 000 à 30 000 mètres cubes d’eau par an, toujours selon le Parc naturel régional de Camargue. Ce volume irrigue aussi les canaux, les roselières et les marais voisins.

Rizière en eau au lever du soleil, jeunes pousses de riz alignées dans une lame d’eau miroitante

Toutes les parcelles ne produisent pas le même grain. Le mochigome, riz gluant japonais à grain court, reste minoritaire face au riz ordinaire uruchimai, et sa forte teneur en amylopectine le destine au pilage : cuit puis longuement battu, il devient le mochi, cette pâte de riz élastique dont une épicerie japonaise en ligne française réunit les déclinaisons sur cette page dédiée. En Camargue, la même submersion répond à un tout autre problème.

La Camargue, une zone humide née d’un problème de sel

L’endiguement du delta, achevé en 1860, a coupé le Rhône de ses débordements. Sans crue, plus de lessivage naturel : le sel remonte par capillarité et stérilise les terres. Les premiers essais rizicoles des années 1870 répondent exactement à cette impasse.

Le riz reste alors la seule culture capable de prospérer sous une eau douce abondante, sur un sol légèrement salé. Cette eau traverse la parcelle, dissout le sel et l’emporte vers les drains. La riziculture camarguaise fonctionne comme une machine à dessaler autant que comme une production alimentaire.

Le poids économique reste modeste, la surface stable. Intercéréales chiffre la campagne 2024 à environ 13 000 hectares et 73 000 tonnes de riz paddy, dont 20 à 25 % des volumes en agriculture biologique. Les deux tiers des parcelles se situent dans les Bouches-du-Rhône.

Cette agriculture entretient un réseau hydraulique dont dépendent les étangs et les marais alentour. Supprimez les rizières de Camargue, et la salinité reprendrait le dessus sur une large part du delta. Le paradoxe tient en une phrase : ici, une zone humide artificielle protège les zones humides naturelles.

Qui s’installe entre les rangs de riz

En quelques semaines, une rizière en eau concentre ce qu’un marais met une saison entière à installer. Chaque groupe arrive à son tour, du plancton aux grands échassiers.

Les amphibiens pondent dans une eau neuve

La rainette méridionale se reproduit dans les marais temporaires et dans les parcelles inondées, où son chant nocturne porte à plusieurs centaines de mètres. Les grenouilles vertes du delta se répartissent entre trois formes très proches : la grenouille de Pérez, la grenouille de Graf et la grenouille rieuse, cette dernière introduite puis devenue envahissante en Provence.

La ponte suit la montée de l’eau. La réserve naturelle des Ramières indique que la grenouille rieuse dépose entre 5 000 et 10 000 œufs par an, de mai à juin, soit en plein cœur de la submersion. Le pélodyte ponctué, beaucoup plus discret, se cantonne surtout aux marais gérés comme ceux de la Tour du Valat.

Une eau neuve, tiède et vide de poissons accélère le développement des larves. Le cycle de vie de la grenouille s’y déroule en quelques semaines, à condition que la lame d’eau tienne jusqu’à la métamorphose.

Libellules et petit peuple aquatique

Le delta compte 43 espèces de libellules, plus de la moitié des odonates recensés en France, d’après les suivis du Parc naturel régional de Camargue. Les larves passent des mois sous l’eau à chasser, puis grimpent le long d’une tige de riz pour émerger et abandonner leur exuvie translucide.

Sous la surface, la vie grouille sans spectacle. Daphnies, ostracodes, larves de chironomes et gastéropodes forment la base de la chaîne alimentaire qui nourrit têtards, larves de libellules et oiseaux.

Les oiseaux d’eau, du printemps à l’hiver

Les grands échassiers du delta viennent chasser dans quelques centimètres d’eau. Aigrette garzette, héron garde-bœufs, crabier chevelu, bihoreau gris et ibis falcinelle exploitent les parcelles selon la hauteur d’eau et la densité des tiges.

L’hiver rebat les cartes. La thèse de Claire Pernollet, soutenue en 2016 avec la Tour du Valat et l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, a mesuré près de 500 kilos par hectare de grains de riz et de graines d’adventices restant au sol après la récolte. Les chaumes inondés accueillaient 24 canards par hectare la nuit, contre 0,3 sur les parcelles laissées sèches.

Un simple coup de vanne pèse donc plus lourd que bien des aménagements. Les silhouettes à chercher depuis une digue, jumelles au cou :

  • Échasse blanche, corps noir et blanc sur de longues pattes rouges
  • Aigrette garzette, plumage clair et pieds jaunes, très active en bordure
  • Ibis falcinelle, sombre à reflets cuivrés, souvent en groupes serrés
  • Héron garde-bœufs, plus trapu, fréquent en marge des parcelles
  • Canards de surface, colvert et sarcelle d’hiver, sur les chaumes inondés

Aigrette blanche en train de pêcher dans quelques centimètres d’eau au bord d’une parcelle de riz

Les terrasses japonaises, autre modèle, mêmes grenouilles

Au Japon, les rizières en terrasses appelées tanada découpent les versants d’un pays montagneux à plus de 70 %. Ces gradins retiennent l’eau, freinent l’érosion et forment un chapelet de petites zones humides reliées, du sommet jusqu’au fond de vallée.

La modernisation a rompu ces liaisons. Une étude publiée dans la revue Ecological Research, portant sur la plaine du Kantō, décrit la conversion de plus de 80 % des rizières japonaises en trente ans : conduites enterrées, vannes de distribution et drains profonds à parois bétonnées, à la place des anciens fossés de terre. La grenouille daruma de Tokyo, qui fréquentait ces fossés, recule avec eux.

Le ministère japonais de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche retient d’ailleurs la grenouille daruma de Nagoya comme espèce bio-indicatrice de la richesse biologique des rizières, puisqu’elle accomplit tout son cycle dans ce milieu cultivé.

L’île de Sado en a tiré les conséquences. Ses riziculteurs ont engagé trois changements assez simples :

  • Baisse des pesticides et des engrais sur les parcelles cultivées
  • Passes aménagées entre les fossés de drainage et les casiers de riz
  • Eau maintenue hors saison, de quoi nourrir loches et grenouilles

L’ibis nippon en a profité. Le ministère japonais de l’Environnement a fait passer l’espèce du statut d’éteinte à l’état sauvage à celui de gravement menacée en 2018, et plus de cinq cents oiseaux survolent aujourd’hui les rizières japonaises de l’île.

Rizières en terrasses sur un versant boisé, gradins courbes remplis d’eau réfléchissant le ciel

Là où le calendrier agricole décroche du vivant

Le milieu obéit à une récolte, pas à un cycle biologique. Le décalage entre les deux agendas coûte cher à la faune des rizières, sans que rien ne se voie depuis la route.

  • Assec de mi-saison qui surprend les têtards avant leur métamorphose
  • Assèchement complet avant moisson, quand les jeunes libellules émergent
  • Herbicides et fongicides, dont la pression baisse nettement en culture biologique
  • Drains rectilignes et bétonnés, infranchissables pour la petite faune aquatique
  • Parcelles sèches tout l’hiver, qui effacent la halte des canards migrateurs

La Convention de Ramsar a reconnu l’enjeu en 2008 avec la résolution X.31, consacrée à l’amélioration de la diversité biologique dans les rizières considérées comme des systèmes de zones humides. Le texte invite les États signataires à traiter ensemble pesticides, conservation et usage rationnel de ces milieux.

Les leviers existent et ne bouleversent pas l’exploitation :

  • Retarder de dix jours un assec de printemps, le temps des métamorphoses
  • Inonder les chaumes une partie de l’hiver, pour les canards migrateurs
  • Garder un fossé enherbé en bordure, refuge terrestre des adultes

Chaque geste rallonge la fenêtre d’eau au bon moment. La logique rejoint celle des programmes de protection des amphibiens en France, qui misent sur la continuité des points d’eau davantage que sur leur nombre.

Observer une rizière sans la piétiner

Une parcelle de riz reste une propriété privée et un chantier agricole. Tenez-vous sur les digues et les chemins de service, sans franchir les bordures ni troubler l’eau, où les pontes flottent à quelques centimètres de profondeur.

Le moment compte autant que le lieu. Les chœurs de rainettes s’entendent après le coucher du soleil en mai, les émergences de libellules se guettent en matinée sur les tiges, les canards se comptent au crépuscule sur les chaumes d’hiver. En plein août, une rizière asséchée offre peu de chose.

Vos observations valent mieux qu’un souvenir. Le programme STELI, porté par l’Office pour les insectes et leur environnement, la Société française d’odonatologie et le Muséum national d’histoire naturelle, repose sur des sessions de quinze minutes menées sur un site choisi, largement à la portée d’un amateur. Les mêmes réflexes servent au bord d’un canal ou d’une zone humide de France.

Prochaine étape : repérer sur une carte deux parcelles voisines, l’une en eau, l’autre en assec, puis comparer leurs oiseaux à trois semaines d’intervalle.

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Artus

Passionné de biodiversité aquatique et d'écologie des milieux humides. Partage observations naturalistes, guides pratiques et actualités sur la faune d'eau douce en France.

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